LE GISEMENT D'EN JACCA - LA SAUVEGARDE



Présentation du gisement

Le gisement d'En Jacca - La Sauvegarde se trouve à environ 10 km à l'ouest de la ville de Toulouse, sur la commune de Colomiers (Haute-Garonne). L'exploitation en carrière du substratum molassique tertiaire par la briqueterie GELIS est à l'origine de la découverte d'industries acheuléennes réparties sur plusieurs centaines de mètres carrés à la surface de la moyenne terrasse de la Garonne.
Dans cette zone, en rive droite de l'Aussonelle, petit affluent du fleuve garonnais, le sommet de cette formation fluviatile atteint une altitude maximale de 185 m.
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Situation du gisement d'En Jacca-La Sauvegarde
(contours géologiques d'après Hubschman 1975a, 15).

Le secteur d'En Jacca a fait l'objet de nombreuses récoltes depuis les années 50. L. Méroc signale la présence de quartzites taillés dans la coupe du front de taille de la carrière des Tuileries Toulousaines (26). L'industrie apparaissait au contact des limons de couverture et des graves constituant le corps de la moyenne terrasse de la Garonne. Les caractéristiques typologiques de cette série archéologique lui conférait un âge paléolithique ancien. Les prospections récentes de D. Millet sur le site de La Sauvegarde permirent d'identifier un nouveau gisement acheuléen dans le même contexte géomorphologique (34). Ces découvertes faites sur l'extension de la carrière GELIS en cours d'exploitation, tout en confirmant les observations effectuées auparavant (position stratigraphique du mobilier archéologique, chronologie), mettaient également l'accent sur les conditions précaires de conservation des industries préhistoriques. La destruction d'une partie de la zone riche en productions acheuléennes conduisit le Service Régional de l'Archéologie de Midi-Pyrénées à engager une procédure prescrivant à l'exploitant de faire entreprendre une évaluation en préalable à la poursuite les travaux afin d'estimer le potentiel archéologique encore existant. Le caractère particulier du gisement d'En Jacca - La Sauvegarde se traduisant par la présence en stratigraphie de débitage acheuléen, fait extrêmement rare pour la région, nécessita la mise en œuvre d'une opération de sauvetage urgent menée par une équipe de l'Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales (7, (10).

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Gisement d'En Jacca - La Sauvegarde : secteur détruit à proximité immédiate de la zone d'évaluation.



Méthode d'évaluation


Afin d'atteindre la surface naturelle correspondant à la couverture limoneuse originelle qui coiffe la terrasse fluviatile, l'utilisation d'une pelle mécanique à chenilles et godet lisse s'avéra nécessaire pendant une semaine, les travaux de décapage se déroulant sous la surveillance de deux archéologues.

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Secteur d'intervention avant l'évaluation.
L'importance des remaniements anthropiques correspondant aux travaux d'extension de la carrière avait eu pour conséquence la destruction de la majeure partie des derniers niveaux en place et de masquer presque totalement les dernières couches pouvant contenir du mobilier archéologique. Par endroit, la puissance des remblaiements attégnait plusieurs mètres.
La détermination des locus à prospecter s'effectua en collaboration avec le personnel de l'entreprise GPS. Ainsi, deux secteurs, a priori exempts de tous remaniements profonds, furent privilégiés. L'exploration du périmètre défini se faisait par des décapages successifs de faible profondeur (5 à 10 cm) sur une largeur de godet au moins.

La surface ainsi mise au jour était nettoyée rapidement entre deux passages, l'observation attentive des déblais s'effectuant dans le même temps, ceci afin de recueillir le maximun de pièces archéologiques.

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Vérification des déblais. Au premier plan, un galet aménagé en place.
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Nettoyage du niveau rubéfié.

Cette méthode a permis de récolter un certain nombre de pièces in situ et de localiser ainsi l'horizon stratigraphique (interface F0/F1a) qui contenait les séries archéologiques. Au terme de cette première semaine d'intervention, le décapage portait sur 289 m2. Les sondages ont été interrompus à différents niveaux en fonction de la richesse en matériel archéologique et de la nécessité d'obtenir des coupes.



La stratigraphie


Trois ensembles différents constituent la stratigraphie du gisement : à la base le substratum molassique (F2), puis le dépôt graveleux (F1), et enfin les limons sommitaux (F0). La formation graveleuse a pu être subdivisée en 4 faciès (F1a, F1b, F1c, F1d). Les résultats des analyses sédimentologiques permettent de caractériser de haut en bas :
- F0 : limon brun clair à brun foncé d'environ 30 cm d'épaisseur, marqué à son sommet par un niveau de terre végétale gris sombre à noire. Ce niveau sommital peut supporter des apports anthropiques de type remblais. On note de rares galets de quartzite gris et de quartz épars au sein de la matrice limoneuse. Ceux-ci paraissent toutefois légèrement plus abondants à la base, au contact avec le niveau F1a ;
- F1a : cet horizon de 50 à 70 cm de puissance à matrice argilo-sableuse, de couleur ocre rouille, présente un aspect rubéfié par coloration externe des éléments graveleux représentés par des quartz et des quartzites gris de module moyen (10 à 15 cm). Dispersés sur toute l'épaisseur du niveau F1a, ils forment un lit discontinu à sa base sans toutefois montrer des figures de chenalisations. On note des pisolithes ferrugineux et quelques encroûtements de même nature sur certains des galets. Les pièces acheuléennes prélevées se situaient dans la partie supérieure du niveau F1a ;
- F1b : dépôt brun orangé, d'environ 50 à 60 cm de puissance à la matrice argilo-sableuses. Les proportions reconnues dans la granulométrie globale ne varient que très peu par rapport à F1a, les graviers et galets constituant l'essentiel du cortège détritique. De nature siliceuse (quartz et quartzite), ils sont le plus souvent altérés et emballés dans des argiles sableuses versicolores leur conférant un aspect bariolé ;
- F1c : niveau gris bleuâtre d'une épaisseur de 50 à 60 cm à la matrice argilo-sableuse. Si les galets sont de plus gros modules (supérieurs à 20 cm). Les sédiments semblent plus organisés avec des niveaux de galets subhorizontaux. Il a été noté des concrétions carbonatées mamelonnées, de faible épaisseur sur la face inférieure des galets. - F1d : ces atterrissements de puissance variable (10 à 25 cm) se distinguent par une coloration brune et une matrice sableuse. Les galets sont d'une taille pratiquement identique à celles mesurées en F1c et sont légèrement affectés par l'altération ;
- F2 : le sommet du substratum molassique est caractérisé par une marne plastique gris bleuâtre assurant l'interface entre les détritiques alluvionnaires et la molasse non altérée.

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Stratigraphie du gisement d'En Jacca - La Sauvegarde.
(Relevés P. Chalard, K. Gernigon. Mise au net M. Jarry 1997)



L'industrie lithique


Le gisement a livré plus de 300 artefacts. Cette industrie lithique est composée d'une forte proportion de galets brisés, d'éclats d'entames et de galets à enlèvements isolés, illustrant la phase d'acquisition et de test des matières premières.Deux grands schémas d'exploitation peuvent être ensuite déduits de la lecture des nucléus : le débitage discoïde unifacial et l'exploitation de galets tronqués. La percussion directe au percuteur dur est prépondérante. La percussion sur enclume est cependant attestée par la découverte d'un gros bloc portant des traces d'impacts (percuteur dormant).
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Percuteur dormant
Les produits (éclats) sont conformes à ces modes de débitage : modules courts, tailles petites à moyennes, talons corticaux. La phase de façonnage est présente sur le site sous deux formes : des coups de poing (bifaces partiels, unifaces et hachereau sur éclat) et des galets aménagés (exclusivement des choppers). L'outillage léger est représenté par des racloirs et des denticulés.

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Chopper
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Galet aménagé
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Racloir

Ces industries, éolisées, récoltées sur la terrasse "de 60 mètres" de la Garonne, sont généralement attribuées à la phase moyenne de l'Acheuléen. Si la datation relative de l'industrie, en l'absence d'un référentiel correct, reste encore imprécise, cette nouvelle série permet quelques interprétations chronoculturelles. Le nouvel échantillon offre effectivement des caractéristiques techno-typologiques comparables à celles des collections régionales rattachées au complexe Acheuléen moyen (sensu lato), avec toutefois une allure "évoluée". Ces premiers résultats apportent des éléments de précision non négligeables (chronostratigraphie et techno-typologie) dans un contexte archéologique régional particulièrement riche mais jusqu'alors peu exploité pour cette période ancienne du Paléolithique. L'opération menée sur le gisement d'En Jacca - La Sauvegarde vient ainsi enrichir le corpus des données disponibles pour l'Acheuléen de la Garonne.

© P. CHALARD 1998 avec la collaboration de M. JARRY.